Il suffit d’un son pour reconnaître l’été en Bretagne occidentale. Avant même de voir la foule se masser le long d’une rue de Quimper ou de Brest, on entend monter au loin un grondement de percussions ponctué par la voix perçante des bombardes et le bourdon continu des cornemuses. Quelques instants plus tard, le bagad apparaît, rangs serrés, costumes sombres, instruments levés, et la ville entière semble se mettre au pas. Ces défilés de rue, qui rythment les fêtes estivales du Finistère et de toute la Bretagne, sont bien davantage qu’un divertissement folklorique. Ils sont la forme la plus visible et la plus puissante d’un patrimoine musical toujours vivant.

Pour comprendre ce spectacle, il faut d’abord comprendre ce qu’est un bagad. Le mot vient du breton et signifie tout simplement « troupe » ou « bande ». Au pluriel, on dit bagadoù. Il s’agit d’un ensemble musical breton inspiré des pipe bands écossais, structuré autour de trois pupitres complémentaires. Le premier réunit les cornemuses, le plus souvent le biniou braz, cette grande cornemuse identique à celle des Highlands d’Écosse. Le deuxième est celui des bombardes, ancêtre puissant du hautbois, instrument exigeant qui réclame un souffle considérable et oblige les sonneurs à reprendre des forces régulièrement. Le troisième pupitre est celui des percussions, principalement des caisses claires et des batteries, qui donnent au bagad sa pulsation et sa cohésion. De cette alliance naît une sonorité dense, continue, capable de remplir une place entière sans aucune amplification.

L’origine de ces ensembles est plus récente qu’on ne l’imagine. La Bretagne connaissait depuis longtemps le couple traditionnel du sonneur de bombarde et du sonneur de biniou kozh, ce petit biniou breton qui joue à l’octave au-dessus de la bombarde. Mais l’idée de réunir de nombreux sonneurs en une formation unique, sur le modèle écossais, n’est apparue que dans la première moitié du XXe siècle, d’abord dans le milieu breton de Paris. La grande cornemuse écossaise ne s’est imposée qu’au début des années cinquante, et les premières écoles de formation ont structuré peu à peu un mouvement qui n’a cessé de grandir depuis. Aujourd’hui, on compte plus d’une centaine de bagadoù actifs, en Bretagne mais aussi bien au-delà, à Paris, Bordeaux, Lille ou Le Havre. Le mouvement, loin de décliner, se renforce : certaines fédérations comptent désormais bien plus d’ensembles affiliés qu’il y a une dizaine d’années.

Ce qui frappe l’été, dans les rues, c’est l’énergie collective de ces formations. Un bagad compte couramment quarante sonneurs, parfois davantage, auxquels s’ajoutent les élèves en formation. Derrière la fluidité apparente du défilé se cache un travail acharné. Toute l’année, les sonneurs se retrouvent pour répéter, d’abord par pupitre, puis tous ensemble, afin de souder le son et le pas. Un soir de répétition typique commence par chaque pupitre travaillant à part pendant trois quarts d’heure, avant de réunir l’ensemble pendant une heure et demie. Ce que le public reçoit en quelques minutes de défilé est le fruit de mois de discipline partagée. C’est aussi ce qui explique l’émotion particulière de ces moments : on assiste à la transmission vivante d’un savoir, où les anciens et les élèves marchent côte à côte au même rythme.

Car le défilé estival n’est pas seulement une parade. Il est souvent le prolongement, ou l’aboutissement, d’une intense saison de concours. L’histoire des bagadoù est indissociable de celle de leurs compétitions. Très tôt, un championnat s’est mis en place, organisé par la fédération des sonneurs, la Bodadeg ar Sonerion. Les ensembles y sont répartis en cinq catégories, la première regroupant les meilleurs, et des concours régionaux permettent chaque année de monter ou de descendre d’un niveau. Le sommet de cette compétition se joue l’été, lors de manches disputées notamment à Brest et à Lorient. Les sonneurs préparent ces épreuves toute l’année, et l’on mesure mieux, en les voyant défiler dans la rue, la rigueur qui se cache derrière la fête.

Le point d’orgue de cette saison reste le grand rendez-vous interceltique de Lorient, devenu la plus vaste vitrine de la culture celte au monde. Seuls les meilleurs bagadoù, sélectionnés à l’issue des concours, y sont invités. Le moment le plus spectaculaire en est la grande parade, où défilent côte à côte les bagadoù et les cercles celtiques de Bretagne, mais aussi les pipe bands et les groupes de danse venus d’Écosse, d’Irlande, du Pays de Galles, des Asturies, de Galice et d’ailleurs. La rue devient alors un fleuve de cornemuses, de bombardes et de percussions, où la Bretagne dialogue avec l’ensemble du monde celtique. C’est dans ces instants que l’on saisit le mieux la dimension à la fois locale et universelle de cette musique.

Tous les bagadoù ne se plient pas pour autant à la logique du concours. Certaines formations célèbres ont fait le choix de s’en tenir à l’écart, estimant que le système des épreuves bridait leur liberté musicale, et préférant l’exploration et l’ouverture à la compétition. D’autres, comme le bagad de la Marine nationale, incarnent un rôle d’ambassadeur et portent cette musique bien au-delà des frontières bretonnes. Cette diversité de trajectoires montre que le mouvement est vivant, traversé de débats, et non figé dans une tradition immuable.

Au fond, le défilé d’été condense tout cela en quelques minutes de marche. Il y a l’héritage ancien du couple bombarde-biniou, la structure héritée d’Écosse, la discipline des répétitions, la fièvre des concours et la générosité de la fête. Lorsque le bagad passe et que le souffle des instruments fait vibrer les façades, ce n’est pas un décor pittoresque qui défile, mais une culture qui se transmet, génération après génération, à ciel ouvert. Et c’est peut-être là le plus beau de ces étés bretons : la tradition n’y est pas conservée comme une relique, elle marche, elle sonne, elle avance dans la rue.